Un matin de décembre, bien pluvieux comme à son accoutumé à cette époque en Seine et Marne, j’emmène mon fils Titouan à l’école. En passant sur le pont de Moret-sur-Loing, je ne peux m’empêcher de contempler la rivière en crue. Le Loing commence à charrier des troncs d’arbres et a pris sa couleur terreuse.

Les conditions sont parfaites pour tenter un sandre.

Je dépose Titouan à l’école sans trop m’attarder et file à la confluence du Loing et de la Seine à 2kms à peine de la maternelle.

Il pleut des cordes, les essuie-glaces de ma voiture ont du mal à sécher mon pare-brise. Je me gare, prends ma fidèle canne à sandre munie d’un leurre souple. Je franchis la passerelle métallique qui enjambe le Loing et arrive près de la place choisie.

La rencontre entre la Seine et le Loing forme un joli remous où les courants se contrent et s’affaiblissent. Un banc d’ablettes s’est réfugié dans cet amorti, je peux les voir crever la surface de l’eau en formant de petits gobages argentés.

Grosse déception, je ne suis pas le seul à avoir eu l’idée de l’endroit…une voiture est garée sur le quai de Seine, un type est à l’intérieur, à l’abris. Il a eu le temps d’installer ses cannes munis de flotteurs, deux dans la Seine et deux dans le Loing. Le courant est tel, qu’il n’a eu le choix que de bloquer ses bouchons sous ses cannes.

Quelques sandres ont dû être prélevés, en témoignent les écailles recouvrant les pavés du quai humide.

Je décide, quand même, de tenter ma chance. Je jette mon leurre dans le Loing en crue à une vingtaine de mètres en le laissant dériver pour qu’il arrive au gré du courant dans l’amorti. Ainsi je ne risque pas de croiser les lignes du gars dans son auto.

Arrivé à la confluence des courants mon leurre s’immobilise, j’exerce deux tirées légères sur ma canne et me fait stopper mon montage. Je ferre, je me rends compte rapidement que ce n’est pas un sandre. Le poisson file dans la Seine sans que je puisse le contraindre à faire demi-tour. Mon moulinet chante de sa plus belle mélodie… Il n’y a pas de doute, j’ai affaire à un silure. Mon ensemble, moulinet canne et tresse, n’est pas du tout adapté au combat d’un tel poisson en plein courant. 

Je décide rapidement de mettre fin à cette situation en mettant ma canne à l’horizontale et en bloquant le moulinet avec ma main pour abréger le combat et ne pas endommager mon précieux matériel de pêche. Cette manœuvre ne plait pas du tout au silure qui finalement décide de faire demi-tour en remontant cette fois le courant du Loing, je suis complétement impuissant sur le choix de l’itinéraire de mon colosse moustachu …et là c’est le drame, ma ligne tractée par le silure croise les lignes du pêcheur au vif…ses bouchons disparaissent aussi rapidement que mon adversaire sort la tresse de mon moulinet.

Le type ouvre sa voiture embuée, en pensant avoir une touche, il saisit une canne au hasard, cette dernière plie dangereusement mais ne casse pas…ce qui n’est pas le cas de ma tresse qui se brise dans un claquement sec.

Le silure se croyant libéré file à toute vitesse sous la passerelle, j’entends le type râler en maudissant tous les silures de la Seine.  Sa canne parait aussi incassable qu’inefficace à la traction, le combat ne dure pas et finit par un deuxième claquement sec, suivi instantanément de trois « ploufs » provoqués par la chute dans la rivière des trois autres cannes posées négligemment sur le quai.

Le type fou de rage monte dans sa bagnole en tapant au sol le talon de sa canne télescopique pour la plier. Il est parti si rapidement que je n’ai pas eu le temps de m’excuser…en même temps je ne suis même pas sûr qu’il ait remarqué ma présence...

La pluie redouble d’intensité…retour au sec.

Le lendemain matin, je retourne au même endroit, le type n’est pas revenu, mais les poissons non plus.

Sébastien LANCE